La légende de Yaya (11)

Publié le par Le monde de Nilumel

- 11 -
 
Nous étions revenus sur le parvis du Muséum. Silencieusement, nous suivions Melchion. Il descendit quelques marches de l'escalier puis se faufila entre deux balustres. Je passais à travers sans peine, suivie de Lodi.
- Attention ! dit-il en se retournant, la pierre est humide. Marche lentement et regarde où tu poses les pieds, sinon... et du menton il me montre le vide.
J'étais debout sur une énorme tête de taureau en pierre et sous mes pieds, entre les cornes, ruisselait une eau qui se précipitait en cascade à vingt mètres plus bas sur une falaise reconstituée et couverte de mousse. Je frissonnais prise de vertige mais je ne pouvais plus reculer. Au-dessus de moi, deux dames magnifiques, me toisaient. La Vigne et le Blé! Je l'appris plus tard. Risquant tous les dangers, nous escaladions ces immenses statues, cramponnés aux aspérités de la roche, puis Melchion disparut dans une anfractuosité. Invisible à quiconque, cette ouverture nous ramenait dans le lacis des tunnels.
 
Retour sous la terre...
A mesure que nous progressions, des rats venaient se joindre à nous. Ils me semblaient plus propres que d'habitude, le pelage plus lustré, les moustaches sans poussière et sans particule, leurs yeux brillaient d'un feu intense.
Bientôt, je fus entourée d'une marée de rats, leurs petits pas crissant sur le sol, leur souffle oppressé, leur soupir, tout cela me semblait comme hallucinant. Je fus presque poussée dans une immense salle, où des centaines de rats se trouvaient déjà rassemblés. Melchion me dit de rester dans un coin et de ne pas bouger.
L'atmosphère était surchauffée, une onde de murmure parcourait l'assistance, il allait se passer quelque chose. Des torches enflammées dégageaient une lumière avare et répandaient des nuages de fumée qui se lovaient paresseusement sur nos têtes. Quand tout à coup, les battements de mon coeur se précipitèrent. A travers une sorte de brume, j'aperçus YAYA. Je fis un mouvement pour me précipiter mais Melchion me retient.
- Attends, dit-il, tu la verras après la cérémonie.
Enfin, la séance commençait...
Je l'avoue, recrue de fatigue par toutes mes aventures, je m'endormais, la tête sur Lodi. Je n'étais, après tout, qu'une toute petite fille. Je n'entendis pas un traître mot de ce qui a pu se dire pendant l'assemblée. Ce n'est qu'à la fin, lorsque les rats évacuèrent la salle, amenant un apport d'air frais et que Lodi, engourdie, s'ébroua, que je m'éveillais.

 
YAYA était toujours là, assise non loin de moi, identique à ce qu'elle était à la maison. Très émue, je m'approchais. Me reconnaissant, un rayonnant sourire illumina ses traits. Elle me serra dans ses bras et je me souvins de la bonne odeur de lessive, d'encaustique et de pâtisserie que l'on trouvait chez moi. j'étais bouleversée.
- Nicole, mon petit raton, me dit-elle affectueusement, tu as fait tout ce chemin pour venir me retrouver !
Puis elle me parla longtemps, m'expliquant son action que je connaissais déjà en partie.
"...Aider les plus défavorisés, ceux que la société délaissait, ceux qui n'avaient plus d'espoir..."
"...Mais, il faut que tu promettes de ne rien dire, ne rien révéler à personne, sinon tout pourrait être anéanti. Tu comprends bien que si les pouvoirs publics se mêlent de ça, ils voudront tout réglementer alors nous perdrons la confiance de nos amis et ils ne reviendront plus."
Je promis et je tins parole.
 
Aujourd'hui seulement j'ai entrouvert ma mémoire pour enchanter mes neveux. YAYA a quitté cette terre depuis peu, elle ne hante plus le monde du dessus ni celui du dessous. Melchion a fait son chemin, il débute dans un ministère (bien sûr dans le social). Tous les autres enfants des ténèbres occupent aussi des postes importants. Le gardien du muséum d'histoire naturelle a changé plusieurs fois. Lodi a eu des dizaines et des centaines et des milliers de descendants et je les ai tous connus. Quant à moi, j'ai gardé au fond de mon coeur le souvenir de la courette sombre, des dédales de tunnels avec tous ses habitants, bons ou mauvais, du foyer des sans-logis et bien sur, de la splendeur nocturne de ce merveilleux Palais Longchamps...
Et aujourd'hui, je peux raconter mes aventures un soupçon embelli.
 
L'aube pointait son nez et il fallait rentrer. Je savais que revoir YAYA signifiait la fin de mon voyage. Je ne pouvais plus rester avec mes amis, ma vie était là-haut, dans le monde de la lumière.
Melchion s'avança le premier et m'embrassa sur les joues, puis me serra la main et me dit d'une voix un peu creuse :
- Nicole, nous nous reverrons un jour, les vrais amis se retrouvent toujours.
Canebière était là, toujours hargneux.
- Tu ne t'en es pas trop mal sorti dans ce monde de dangers, mais retournes au soleil, c'est là que tu trouveras le bonheur.
Je lui serrais la patte avec un air sceptique.
- A bientôt! petite musaraigne, reviens souvent au Muséum, grommela le gardien, je te donnerai des nouvelles fraîches.
 
Lodi était devant moi, tremblante, ne pouvant articuler un seul mot. Nous sommes tombées dans les bras l'une de l'autre, nous nous sommes serrées très, très fort pendant un long moment. Je sentais sur ma joue l'humidité de ses larmes qui se mêlaient aux miennes.
- Je reviendrai te voir, lui murmurais-je. Je ne sais pas encore comment, mais je te le promets, je reviendrai te voir.
Il fallut nous séparer et à ce moment-là, une grande tristesse envahit mon coeur.
 
Alors, YAYA me prit la main et me dit doucement :

- Viens, Nicole, mon petit raton,

on rentre à la maison.
 

FIN

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Malek Hamadou 31/03/2011 15:24


Une fin émouvante, touchante !

Et bien c'était un très joli conte et j'ai beaucoup apprécié !

A bientôt Nilumel !


Le monde de Nilumel 06/04/2011 11:14



Il y aura peut être une suite.... qui sait! Merci d'avoir lu mes quelques lignes!