La légende de Yaya (10)

Publié le par Le monde de Nilumel

- 10 -
 
Nous voici repartis tous les trois. J'ai eu la joie de traverser de nouveau la belle salle aux cataractes, puis nous continuâmes dans un lacis de petits tunnels
- Ces égouts sont un vrai gruyère ! m'exclamais-je.
- Oui, dit Lodi rêveuse. En les suivant, on peut aller où l'on veut. Un jour, je suis allée jusqu'à la mer.
Progressivement, l'air devenait de plus en plus pur, nous devions approcher de la surface de la terre. Bientôt, je vis de la lumière arrivant par une bouche d'égout.
- C'est par là, me dit Melchion.
Je me glissais par l'ouverture et me retrouvais sur un trottoir. En levant les yeux, je fis un bond en hurlant. Au-dessus de moi, sur une colonne de pierre, un énorme lion m'observait, prêt à bondir.
Je me calmais rapidement, quand, sous le regard ironique de Melchion, je me rendais compte que le lion était également de pierre et que son pelage ambré n'était du qu'à la lueur du réverbère.
- Nicole, me dit Melchion, retourne-toi et regarde.
"QUE C'EST BEAU ! QUE C'EST BEAU ! "


 
Le Palais Longchamps ! Dans la journée, c'était une énorme bâtisse un peu rococo. Mais la nuit, il prenait des teintes dorées, roses, orangées, mauves. L'ombre des colonnades était amplifiée, les rendant plus mystérieuses. Les immenses statues étaient encore plus plantureuses et l'eau scintillait dans une nuée de paillettes.
Un palais des mille et une nuits !
Mais chaque soir, les gardiens fermaient le monument par un portail de hautes grilles et nous avions devant nous de hautes barres de fer.
- Suis-moi, chuchota Melchion, impressionné et fier de ma réaction admirative.
Nous nous sommes faufilé par une brèche de la clôture et nous commencions à escalader l'un des deux gigantesques escaliers en demi-hélice qui permettaient d'accéder au palais. Lodi soupirait et respirait rapidement. Avec sa petite taille, elle avait du mal à gravir les immenses marches de pierre. Je me baissais et la pris dans mes bras. Elle se blottit aussitôt et mis son petit museau dans mon cou. Je sentais son souffle chaud et doux.
 
Nous voici arrivés à mi-hauteur, devant une immense porte en bois sombre. Une statue nous toisait de ses yeux de pierre. Melchion sortit sa flûte et modula une mélopée d'une tristesse infinie. Peu après, la lourde porte s'ouvrit lentement et...
Un énorme animal me fonçait dessus.
"MAMAN...! " hurlais-je de peur. Je lâchais Lodi qui tomba sur le sol avec un couinement de douleur et je me mis à courir comme une folle dans tous les sens.
Des crocs luisants...des griffes acérées... des mâchoires béantes... des yeux perçants... des têtes hirsutes... des poils rêches... des plumes hérissées... Partout où j'allais, je rencontrais des créatures menaçantes, j'étais cernée, acculée... et tout à coup, je me sentis soulevée du sol et me trouvais... devant... le Père Noël...
 
Une trogne rougeaude entourée d'une belle barbe blanche me scrutait malicieusement.
- Ca alors ! dit-il d'une voix caverneuse, une petite musaraigne!
- C'est Nicole, elle a eu peur des animaux, me présenta dédaigneusement Melchion en étouffant un rire moqueur.
- Il ne faut pas, petite musaraigne, dit l'homme dont la voix grave résonnait dans la grande salle. Ici, tu es au muséum d'histoire naturelle, je suis Claude, le gardien de nuit et tous les animaux qui te font si peur sont totalement inoffensifs, empaillés, fossilisés.
"Petite musaraigne" ? Il est vrai qu'avec mon nez pointu et ma petite queue de cheval... Mais quand même...
Je me sentais ridicule. Après tout ce que j'avais vécu dans les égouts, voilà que je me laissais effaroucher par des ours et des loups en peluche. Le musée était fantastique, éclairé seulement par les rayons lunaires traversant les hautes fenêtres et se reflétant à l'infini dans les présentoirs vitrés.
J'étais à côté d'une douce girafe et de son petit. En face de moi, se trouvait un décor digne du livre de la jungle, les ours, les singes, les panthères et les tigres, l'éléphant, ils étaient tous là, me regardant de leurs yeux de verre si vivants. Je fis quelques pas et j'étais au milieu des vautours, aigles et grands ducs. Je circulais au milieu de cette nature reconstituée, de ces animaux apprivoisés.
"Viens voir celui-la" me dit le gardien, qui voulait faire sa petite impression car il me montra un serpent. Je reculais d'un pas, puis enhardie, je m'approchais de l'horrible animal et l'observait. Mais, l'endroit qui faisait le plus frémir mes compagnons était celui des vampires et je partageais leur hantise...
 
J'observais un long moment ces animaux, rendus encore plus vivants par la demi-obscurité puis Melchion me montra une petite porte dans une encoignure.
- Ma chambre est par là.
Sur le seuil, je restais sidérée!
Cette petite chambre était un ancien débarras désaffecté du musée, les murs jaunis, le plafond fendillé et décroûté, le sol délabré et poussiéreux. Dans un coin, un petit lit triste et dans un autre, une petite table en bois écaillée, et deux chaises qui n'avaient plus aucune couleur et encore moins de paille. Mais, partout, dans tous les coins, sur la table, sur les chaises, sur le lit, par terre... des livres, des livres, des livres...
Melchion pris ma stupéfaction pour de l'admiration :
- Je les ai presque tous lus, me dit-il fièrement. Je suis incollable sur l'histoire et la géographie. Tu peux me poser des questions, si tu veux!
Je ne le voulais pas, j'étais assez paresseuse et n'apprenais pas très bien mes leçons. De plus, je reconnus quelques uns de mes livres scolaires, mais alors que les miens étaient pratiquement neufs à la fin de l'année, à peine ouverts les premiers jours et par curiosité, les siens, jaunis, écornés, soulignés, tachés de traces de doigts, avaient été lus et relus de nombreuses fois.
- Je vais à l'école du quartier, me dit-il. Le conservateur du musée me tient lieu de père, et comme je suis excellent élève, personne ne cherche trop à creuser sur mes origines. Mais l'enseignement que j'y reçois n'est pas très poussé et pour tout le reste, le conservateur m'initie, puis je fais des recherches tout seul, ce qui est bien plus passionnant!
Je n'osais pas demander en quoi consistait ce "Tout le reste".
- Bien! dit-il avec un air important. Je vous laisse un moment car j'ai à faire. Je viendrais te chercher dans une demi-heure car, ce soir, il y a l'assemblée des rats et si tu veux rencontrer YAYA...
 
Je bondis de joie, enfin j'approchais de mon but ultime, mais il fallait encore attendre et je me retrouvais assise sur le lit de Melchion, à coté de Lodi dans la lumière jaunâtre de la petite chambre.
Je jetais un regard circulaire à tout ce capharnaüm.
- Quel trou à rat, cette chambre!
Lodi rugit :
- Vraiment, tu exagères. Tu es une gentille petite fille, mais tu t'exprimes comme un charretier. Tu n'as aucune éducation!
Je ne discutais pas, nous n'avons pas les mêmes valeurs. Le silence devint pesant, pour m'occuper, je feuilletais distraitement un livre de grammaire, l'imparfait du subjonctif du verbe courir... Quelle ânerie ! je me demandais si Melchion le connaissait...
Puis soudain, Lodi, timidement, me demanda d'une petite voix douce en penchant un peu la tête :
- Comment cela se passe entre amie, chez les filles de ton âge ?
- Bof ! Rien que du très banal, lui répondis-je, un peu étonnée. On joue, on se dispute, on se réconcilie, on se jalouse, on se ment, on change souvent d'amie.
Le silence s'installa de nouveau.
- Moi, dit Lodi d'une voix un peu creuse qui résonnait dans la pièce, un jour, j'ai eu une amie. Une rate de mon âge. Elle habitait un peu loin, près du port mais cela ne nous empêchait pas de nous voir souvent. On se parlait beaucoup, on se racontait tous nos secrets, on faisait des projets... Et puis un jour, elle a commencé à espacer nos rencontres et ne se confiait plus. Je lui ai demandé pourquoi, si elle était fâchée, si j'avais fait ou dit quelque chose qui lui avait déplu... Elle m'a répondu que non, mais qu'elle avait beaucoup à faire, qu'elle était débordée et on s'est vu de moins en moins. Elle avait d'autres pôles d'intérêt. Maintenant, quand je pense à elle, je suis un peu triste. Depuis, je n'ai plus eu d'amie.
- Ce qui t'est arrivé est très courant chez les filles, il faut l'accepter.
Je sautais sur mes pieds.
- Allons, ne tombons pas dans le mélo ! Allons voir si Melchion arrive.
 
* * *

Suivant

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

Malek Hamadou 31/03/2011 15:17


Le musée , la chambre de Melchion, le gardien, les livres, toutes ces petites révélations sont les bienvenus et apporte beaucoup à ton histoire. J'ai beaucoup aimé le passage où Nicole s'affole au
contact des animaux empaillés et sa réaction, piqué dans sa fierté, en découvrant ce qu'il en était vraiment.


Le monde de Nilumel 06/04/2011 11:14



En fait ce musée, dans le Palais Longchamps de Marseille est trés beau et trés impressionnant