La légende de Yaya (9)

Publié le par Le monde de Nilumel

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C'était Melchion, je le savais, il était blond, pale et plutôt frêle, son visage était grave et tendu, des prunelles bleues l'éclairaient. L'enfant des ténèbres. Tout mon opposé, moi qui était brune, robuste, une vraie fille du midi.
Nous nous sommes regardé longtemps...
Je me présentais :
- Je suis Nicole et je veux retrouver YAYA.
- Oui, c'est ce qu'on m'a dit, dit-il sèchement en caressant négligemment la tête de Lodi. Tu es sur le bon chemin mais tu n' es pas au bout de tes peines. Il faut d'abord sortir de ce trou et rejoindre le canal. C'est par là. Et, il me montra une minuscule corniche qui surplombait le puits.
- Non! Mais ça ne va pas? criais-je. Tu as vu la largeur du passage? Il n’est pas plus large que mon pied. Je vais glisser et retomber dans l'abîme.
- Allons, courage, Nicole, murmura Lodi. Il faut avoir confiance, ne pas regarder le vide et progresser pas à pas.
Peu après, en cheminant tranquillement le long d'un canal rempli d'eau à peu près claire, j'oubliais mes frayeurs. Melchion, d'une voix un peu cassée, me raconta son passé. Je me sentais loin, très loin du monde dans lequel j'avais l'habitude de vivre.
 
Melchion avait été abandonné à sa naissance. YAYA l'avait recueilli, sauvé de la rue, du froid et de la tristesse de l'orphelinat. Elle ne se comportait pas avec lui comme une mère. Une mère... C'était autre chose... Il ne connaissait pas... mais il lui semblait que ce devait être différent, car dans ses rêves...
Mais, YAYA lui avait appris à survivre, à se défendre, à se former, à apprendre le langage des rats, à se cultiver et surtout à avoir un grand projet.
- Un jour, je serais le maire de cette ville, me confia-t-il. Et alors, il n'y aura plus d'enfants malheureux, de mendiants, de délaissés. Je fais tout pour cela, j'étudie beaucoup, je vais devenir très savant !
- Mais où vis-tu ? lui demandais-je.
- Tu vas voir, je vais t'y mener. Mais en attendant, c'est l'heure du souper, tu dois avoir faim.
Je bondis de joie.
- Enfin, j'en avais raz le bol d'avoir l'estomac vide!
- Nicole, me gronda Lodi, surveille tes expressions, c'est désagréable!
- Je n'ai pas dit rat le bol... mais raz le bol...
- Ce n'est pas grave... mais quand même... Fais attention!
- Suivez-moi, nous allons au restaurant, annonça Melchion.
 
AU RESTAURANT !! Ouhaaa ! Je n'aurais jamais pu imaginer que dans les sous-sols de Marseille il y avait un restaurant.
Maintenant, le tunnel était large et haut et le torrent s'était transformé en une belle rivière claire. J'allais bientôt comprendre pourquoi.
En cheminant, Melchion me parlait de lui. Oui, c'était lui le joueur de flûte, le gardien du zoo lui avait appris. Il n'était pas le seul enfant sous terre, il y avait Féréol, Espérandieu... Paradis, une fille... d'autres encore... ils étaient plusieurs à avoir été recueillis par YAYA et à vivre sous terre. Ils se rencontraient souvent, non pas pour jouer, mais pour échanger leurs connaissances. Aucun d'entre eux n'avait connu le dehors... l'autre monde..., le mien. Alors ils étaient friands de toutes les informations qui pouvaient leur être apportées.
Melchion me posait toutes sortes de questions sur ma vie et malgré sa froideur, je sentais une certaine admiration envers moi. J'avais osé pénétrer dans les égouts, domaine inconnu et plein de dangers et, de plus, je connaissais le langage des rats, mais qui m'avait donc appris ?
- Je ne sais pas, je ne savais même pas que je le connaissais, ce doit être inné, répondis-je. Mais, dans ma tête, je pensais fort à YAYA.
- Oui, c'est sans doute cela, me dit mon mélancolique compagnon. Regarde, nous arrivons bientôt. Nous sommes sous le Palais Longchamps. Tu sais, là où les eaux arrivent à Marseille...
 
Et, brusquement, les jets d'eau, les cascades, les cataractes me revinrent à l'esprit. Je venais me promener au Palais Longchamps parfois avec mes grands-parents qui habitaient dans le quartier. Chaque fois, je contemplais avec une grande joie la fête de l'eau dansant dans les multiples bassins.
En dessous, c'était aussi grandiose. Nous venions de pénétrer dans une immense salle où l'eau surgissait de tous côtés. Des jets d'eau de différentes hauteurs s'étageaient le long des parois. Dans le haut, s'ouvraient des soupiraux et les rayons lunaires se reflétaient dans chaque gouttelette, offrant un merveilleux scintillement diapré. Mais le plus surprenant était les bruits d'eau cristallins et harmonieux que l'on entendait dans cette cathédrale de liquide, une véritable symphonie qui devait être pour le jeune flûtiste une source d'inspiration permanente.
- Ooooooh ! admirais-je
Melchion continuait son instruction d'un air un peu suffisant :
- Quand le Palais Longchamps a été construit pour honorer l'arrivée de l'eau à Marseille, l'architecte avait réalisé une immense station d'épuration sous ses fondations. Malheureusement cette station n'a jamais fonctionné et s'est peu à peu ensablée. Mais il reste ce beau spectacle.
 
Au fond de la grande salle que je quittais avec regret, une petite porte en fer nous mena dans un couloir obscur, poussiéreux mais sans ruisseau cette fois-ci, puis, tout à coup...
- MAIS, QUELLE HORREUR !... Qu'est ce que çà PUE ici!
En effet, nous venions de pénétrer dans une grande pièce remplie de monde, tous assis devant des tables et cela sentait une horrible odeur de saleté humaine, de sueur, d'urine, de vomi...
- Pourquoi cela sent-il si mauvais, demandais-je en hésitant à entrer ?
- C'est le restaurant, expliqua Lodi. Ici, les sans-abri, les clochards, les délaissés de la ville peuvent trouver un repas complet, un peu de chaleur humaine, un refuge provisoire pour quelques heures... Mais viens, nous allons manger.
En suivant Lodi et Melchion, je me faufilais avec répugnance au milieu de ces gens au parfum douteux. Au fond de la salle, il restait encore quelques places, nous nous assîmes et rapidement, deux dames, qui ressemblaient fort à YAYA, nous servirent des assiettes de soupe. Mmmm... qu'elle sentait bon, elle arrivait à couvrir l'odeur environnante! Un instant, je me demandais si elle n'avait pas été faite avec les épluchures du marché...et puis, j'avais si grande faim que je saisis ma cuillère et j'imitais Melchion en engloutissant mon repas. Lodi se contenta de quelques rognures jetées dans un coin de la pièce.
 
Un peu plus tard, je répétais ma question :
- Pourquoi sentent-ils si mauvais ?
- Ce sont des personnes qui vivent dans la rue, m'expliqua Melchion, sans hygiène, sans commodités. Et puis, ils se sont habitués à leurs odeurs et même elle les rassure. C'est pour eux une façon de protester contre la société qui les a trahis. Nous, nous les acceptons tels qu'ils sont, ici, ils gardent leur dignité, leur liberté, leur façon de vivre et nous les aimons pour la propreté de leurs sentiments.
 
Je regardais discrètement tous ces mendiants, hommes, femmes, enfants... leur visage gercé, grisâtre, leurs yeux tristes. Mais il y avait quelque chose qui rayonnait entre eux. Certains se parlaient, d'autres étaient plongés dans un rêve, d'autres dormaient carrément sur un coin de table, quelques enfants jouaient calmement autour de trois tabourets. J'entrevis même, dans un coin, l'homme noir... Un lieu où chacun pouvait se ressourcer, se reconstituer pour reprendre par la suite la dure vie de la rue qui leur était imposée.
- Et c'est YAYA qui a créé cet endroit ! murmurais-je.
- Oui, me dit Melchion, et bien d'autres choses encore.
- Emmène-moi chez toi, lui demandais-je.
 
* * *
 

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Malek Hamadou 31/03/2011 15:03


Belle surprise que ce passage qui apporte tant de réponses. J'ai lu avec plaisir et jai même appris du vocabulaire.


Le monde de Nilumel 06/04/2011 11:10



ha! j'en suis trés fière car je t'estime beaucoup!